Alors qu’ils sollicitent régulièrement la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale pour mobiliser des financements, les États de la CEMAC accumulent 3,5 milliards de FCFA d’arriérés envers l’institution. Réuni le 26 octobre 2026 à Douala, son conseil d’administration a tiré la sonnette d’alarme sur les conséquences de ces impayés, dans un contexte déjà marqué par des pertes financières et le retard d’un projet communautaire stratégique.
La situation devient préoccupante pour la Bourse des valeurs mobilières de l’Afrique centrale (BVMAC). Au 30 septembre 2026, les États membres de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) lui devaient au total 3,5 milliards de FCFA au titre de factures impayées liées à leurs opérations sur le marché financier régional. Ce montant a été communiqué à l’issue de la 26ᵉ session ordinaire du conseil d’administration de l’institution, tenue le 26 octobre à Douala sous la présidence d’Henri-Claude Oyima.
Le conseil d’administration s’est déclaré particulièrement préoccupé par une situation qui affecte l’équilibre financier de la Bourse. Il a mandaté son président et la direction générale pour engager des démarches urgentes auprès des instances communautaires compétentes, dans le but d’accélérer le recouvrement des créances.
Le problème met en évidence un paradoxe : les États de la sous-région recourent au marché obligataire pour financer leurs besoins budgétaires, mais certains ne s’acquittent pas dans les délais des frais dus à l’institution qui organise leurs opérations. À mesure que les arriérés s’accumulent, c’est aussi la capacité financière de cette infrastructure régionale qui se trouve fragilisée.
Des frais boursiers qui restent impayés
Les sommes réclamées par la BVMAC proviennent notamment des prestations facturées aux États lors de l’admission et de la cotation de leurs emprunts obligataires, ainsi que des commissions associées à ces opérations.
Ces frais sont distincts du remboursement du capital et du paiement des intérêts dus aux investisseurs qui souscrivent aux titres publics. Autrement dit, les impayés dénoncés par la BVMAC ne correspondent pas directement à des défauts de paiement des obligations souveraines : ils concernent les sommes dues à la Bourse pour les services rendus aux émetteurs.
Cette distinction est essentielle. La capacité d’un État à lever des fonds sur le marché ne dispense pas celui-ci de régler les frais liés à l’opération. Or, le montant global des arriérés montre que le recouvrement demeure une difficulté persistante pour l’institution.
Dans son rapport annuel 2024, la BVMAC faisait déjà état de créances supérieures à 3 milliards de FCFA à l’égard de différents États membres. Le montant de 3,5 milliards annoncé à fin septembre 2026 confirme la persistance du problème, même si les données publiées ne précisent ni la répartition actuelle de la dette entre les six États de la CEMAC ni le détail de son ancienneté.
Le Cameroun parmi les débiteurs déjà identifiés
Le Cameroun figure parmi les États dont les arriérés envers la BVMAC avaient été documentés. En avril 2024, les autorités camerounaises avaient annoncé un plan d’apurement portant sur 2,29 milliards de FCFA, correspondant à des factures liées à l’admission de leurs emprunts obligataires.
Cependant, les informations rapportées dans les documents antérieurs de la Bourse indiquaient que le calendrier de règlement n’avait pas été respecté. Les publications disponibles après le conseil d’administration du 26 octobre 2026 ne permettent toutefois pas de déterminer le solde actuel de cette créance camerounaise.
Il serait donc hasardeux d’attribuer au Cameroun la totalité, ou une proportion précise, des 3,5 milliards de FCFA réclamés aujourd’hui. La répartition actualisée des impayés entre les différents États reste un élément déterminant pour apprécier l’ampleur des responsabilités de chacun.
Une Bourse déjà fragilisée par ses résultats financiers
Les impayés interviennent dans une période difficile pour les comptes de la BVMAC. En 2025, l’institution a enregistré une perte nette de 454,5 millions de FCFA, contre 322,2 millions un an auparavant. Dans le même temps, ses charges ont progressé de 18,2 %, pour atteindre 1,33 milliard de FCFA.
Selon les données financières rapportées par Investir au Cameroun, la trésorerie active de la Bourse est passée de 2,513 milliards de FCFA à fin 2024 à 805,6 millions à fin 2025, soit une baisse de près de 68 %. L’institution a également eu recours à une avance de trésorerie bancaire d’un milliard de FCFA.
Ces indicateurs dessinent une équation délicate : la BVMAC doit financer ses charges de fonctionnement et poursuivre le développement du marché régional alors que ses recettes ne progressent pas au même rythme que ses dépenses et qu’une partie des sommes qui lui sont dues reste à recouvrer.
Les impayés des États ne sauraient expliquer à eux seuls la dégradation des comptes. La hausse des charges et les limites structurelles du marché régional participent également à la situation. Leur règlement pourrait néanmoins apporter des liquidités et redonner des marges de manœuvre à l’institution.
2,08 milliards de FCFA engagés dans un projet en retard
À ces difficultés s’ajoute le dossier du Dépositaire central unique de la CEMAC (DCU), une infrastructure destinée notamment à assurer la conservation des titres financiers et à faciliter le règlement des transactions sur le marché régional.
La BVMAC indique avoir mobilisé 2,08 milliards de FCFA le 26 juin 2025 pour libérer sa quote-part au capital de la future structure. Mais le projet accuse toujours du retard. Selon le conseil d’administration, cette situation occasionne un manque à gagner estimé à 10 millions de FCFA par mois.
Si ce rythme se maintient pendant douze mois, le manque à gagner théorique atteindrait 120 millions de FCFA. Il s’agit toutefois d’une estimation liée au retard du projet, et non d’une somme supplémentaire due par les États.
Les deux dossiers doivent donc être distingués : les 3,5 milliards de FCFA constituent des arriérés que la BVMAC cherche à recouvrer, tandis que les 2,08 milliards correspondent à des ressources engagées dans le capital d’une structure dont la mise en place tarde. Ensemble, ils illustrent les contraintes financières et opérationnelles auxquelles la Bourse régionale est confrontée.
L’urgence de restaurer la discipline financière
Face à cette situation, le conseil d’administration entend obtenir l’intervention des instances communautaires compétentes pour faire avancer le recouvrement des créances et débloquer le dossier du Dépositaire central unique. Il a également demandé à la direction générale de maintenir une gestion rigoureuse des charges et d’accélérer les admissions à la cote des émetteurs dont les dossiers remplissent déjà les conditions requises.
Au-delà de la trésorerie de la BVMAC, l’enjeu concerne la crédibilité du marché financier de l’Afrique centrale. Une bourse régionale capable d’accompagner durablement le financement des États et des entreprises doit pouvoir compter sur le paiement effectif des prestations qu’elle fournit.
La situation pose aussi une question de cohérence aux gouvernements de la sous-région. En sollicitant les investisseurs pour financer leurs budgets, les États misent sur le fonctionnement d’un marché organisé, encadré et crédible. Le respect de leurs engagements envers l’institution boursière participe à la solidité de ce dispositif.
Le défi de la BVMAC est désormais double : récupérer les 3,5 milliards de FCFA d’arriérés et préserver ses capacités opérationnelles dans l’attente du Dépositaire central unique. Sans échéancier de remboursement clairement communiqué ni calendrier définitif de mise en service de cette infrastructure, l’institution reste confrontée à des incertitudes susceptibles de peser sur son développement.
Pour la CEMAC, le règlement de ces dossiers dépasse ainsi une simple question comptable. Il touche à la discipline financière des États, à la confiance dans les institutions communautaires et à la capacité du marché régional à devenir une véritable source de financement durable pour les économies d’Afrique centrale.

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